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L’étrange bible AELF – Deuxième partie

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Deuxième partie

Tobie

Dans son admirable discours aux jeunes époux, du 3 juillet 1940, mois consacré au Précieux Sang de Notre-Seigneur, le pape Pie XII revient sur le prix infini du Sang de Jésus et évoque un verset de Tobie :

Lorsque vous appelez vos enfants les héritiers de votre sang, vous devez songer à quelque élément plus élevé que la seule génération physique : vous êtes, et vos enfants doivent être, les rejetons d’une race de saints, selon la parole de Tobie à sa jeune épouse : Filii Sanctorum sumus, « Nous sommes enfants des saints » (Tb 8,5), c’est-à-dire des hommes sanctifiés et participants de la nature divine moyennant la grâce.

Or, lorsqu’on recherche ce verset 5 du chapitre 8 de Tobie dans AELF, on ne le trouve pas. Ni au numéro indiqué, ni ailleurs. Et afin d’éviter que quelqu’un ne relève l’anomalie, le discours de Pie XII ne figure pas non plus dans les archives de Pie XII du site du Vatican : on le cherchera en vain sur la page dédiée à l’année 1940 !
Heureusement, on peut toujours le consulter sur la bibliothèque de l’ancienne Congrégation pour le Clergé, un service officiel de la Curie romaine dépendant du Saint-Siège, et également sur le site de la Porte Latine.

Cette censure touche à la dimension divine du sacrement du mariage et l’importance du sujet mérite qu’on examine la question.

Cette peinture de Henri Lehmann représente, de gauche à droite : l’Ange Raphaël à gauche, le jeune Tobie, Le père de Sara, Sara et sa mère. La composition exprime le sens sacré du mariage révélé dans le livre de Tobie : Tobie vêtu d’un simple pagne, et Sara, seins nus, incarnent la concupiscence de la chair, illustrée également par l’arbre et la vigne, symboles du péché d’Adam et Eve qui conduit à la mort de l’âme. En effet, le cerveau lisant une image de gauche à droite, la lecture se termine par les pleurs de la mère puis la porte sombre qui évoque le tombeau. Au côté opposé, l’Ange aux mains jointes et les bras liés par le vêtement, dans la partie la plus lumineuse, exprime la sanctification par le mariage en tant que préfiguration de l’union du Seigneur à son Église (l’Épouse)

 

Voici une comparaison entre AELF et la Bible Crampon de 1923, qui permet de juger des différences de traduction :

AELF BIBLE CRAMPON

01 Quand on eut fini de manger et de boire, on décida d’aller se coucher. On conduisit le jeune homme jusqu’à la chambre, où on le fit entrer.

02 Tobie se souvint alors des paroles de Raphaël ; il sortit de sa besace le foie et le cœur du poisson et les déposa sur le brûle-parfums.

03 L’odeur du poisson repoussa le démon, qui s’enfuit par les airs jusqu’en Égypte. Raphaël s’y rendit, et aussitôt entrava et ligota le démon.

04 Or les parents de Sarra avaient quitté la chambre et fermé la porte. Tobie sortit du lit et dit à Sarra : « Lève-toi, ma sœur. Prions, et demandons à notre Seigneur de nous combler de sa miséricorde et de son salut. »

05 Elle se leva, et ils se mirent à prier et à demander que leur soit accordé le salut. Tobie commença ainsi : « Béni sois-tu, Dieu de nos pères ; béni soit ton nom dans toutes les générations, à jamais. Que les cieux te bénissent et toute ta création, dans tous les siècles.

06 C’est toi qui as fait Adam ; tu lui as fait une aide et un appui : Ève, sa femme. Et de tous deux est né le genre humain. C’est toi qui as dit : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui soit semblable.”

07 Ce n’est donc pas pour une union illégitime que je prends ma sœur que voici, mais dans la vérité de la Loi. Daigne me faire miséricorde, ainsi qu’à elle, et nous mener ensemble à un âge avancé. »

08 Puis ils dirent d’une seule voix : « Amen ! Amen ! »

01 Le repas achevé, ils conduisirent le jeune homme auprès de Sara.

02 Tobie, se ressouvenant des paroles de l’ange, tira de son sac une partie du foie et la posa sur des charbons ardents.

03 Alors l’ange Raphaël saisit le démon et l’enchaîna dans le désert de la Haute-Egypte.

04 Et Tobie exhorta la jeune fille, en lui disant : ” Sara, lève-toi, et prions Dieu aujourd’hui, demain et après-demain ; durant ces trois nuits nous serons unis à Dieu, et, après la troisième nuit, nous vivrons dans notre mariage.

05 Car nous sommes enfants des saints, et nous ne pouvons pas nous unir comme les nations qui ne connaissent pas Dieu. “

06 S’étant donc levés ensemble, tous deux prièrent instamment Dieu de leur accorder la santé.

07 Tobie dit : ” Seigneur, Dieu de nos pères, que le ciel et la terre, que la mer, les fontaines et les fleuves, avec toutes vos créatures qu’ils renferment, vous bénissent !

08 Vous avez fait Adam du limon de la terre, et vous lui avez donné Eve pour compagne.

09 Et maintenant, Seigneur, vous savez que ce n’est point pour satisfaire ma passion que je prends ma sœur pour épouse, mais dans le seul désir de laisser des enfants qui bénissent votre nom dans tous les siècles. “

10 Sara dit aussi : ” Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous, et puissions-nous tous deux ensemble arriver à la vieillesse dans une parfaite santé ! “

Lorsqu’on examine les deux traductions en vis-à-vis, on constate que la trame est similaire mais que le message qui porte sur la dimension divine de l’acte de mariage chrétien a été obscurci.

1. Le rituel du foie du poisson.

Tobie brûle le foie du poisson qui avait tenté d’avaler Tobie, conformément aux instructions de l’ange Raphaël, afin de chasser le démon qui avait provoqué la mort des 7 premiers fiancés de Sara. Le foie, organe de la purification du sang, symbolise ce qui purifie l’âme. Le foie du poisson méchant représente la perversion de l’âme sous influence du démon. En brûlant le foie, Tobie procède à un rituel adressé à l’ange, lui demandant d’opérer ce que notre nature humaine ne permet pas de faire : terrasser une créature surnaturelle et l’emmener au loin.

La traduction AELF met l’accent sur la forme (brûle-parfum, odeur) ce qui évoque une pratique superstitieuse païenne.
Dans la traduction Crampon, ce n’est pas l’odeur du poisson qui repousse le démon, mais bien l’invocation de l’ange par un rituel codifié. Ce rituel préfigure de l’acte de contrition et de purification préalable au mariage : la confession. Ce sacrement, indissociable du mariage, où l’homme coopère à l’action divine afin de mettre en déroute les démons, n’apparaît pas aussi clairement dans la version AELF.

2. L’abstinence ces jeunes époux.

Ici, la traduction diffère très nettement :

Dans Crampon, les jeunes époux décident d’offrir leurs trois premières nuits à Dieu et de s’abstenir de rapports sexuels durant cette période.
Dans AELF, le texte suggère que le mariage est consommé dès le premier soir, après que les parents de Sara aient “quitté la chambre et fermé la porte”.

3. L’exhortation de Tobie.

Ici aussi, la différence saute aux yeux.

Dans Crampon, Tobie prononce ces paroles puissantes : « nous sommes enfants des saints, et nous ne pouvons pas nous unir comme les nations qui ne connaissent pas Dieu ». Il sait que les traditions de son peuple le relient à ses ancêtres et à Adam, qui a Dieu comme Père. Il connaît les vertus de la prière mais aussi de la pénitence, un mot qui a disparu de la pastorale contemporaine.

Dans AELF, la prière est réduite à une bénédiction et une demande de grâces ; dans l’esprit de la pastorale contemporaine…

4. La finalité du mariage.

Dans Crampon, au verset 9, Tobie rappelle la finalité du mariage, qui est de susciter des enfants qui béniront le Seigneur. Autrement dit : de peupler le Ciel de nouveaux saints.

Dans AELF, il n’y a rien de tout ça.

5. La coopération de Sara.

Dans Crampon, Sara prend elle aussi la parole pour prier Dieu avec ses propres mots.

Dans Crampon, elle joint simplement un Amen à celui de Tobie.

Toutes ces différences ne sont pas fortuites. Elles expriment une nouvelle réalité pastorale qui entérine la légèreté avec laquelle l’Église, dans de trop nombreux diocèses, prépare les couples au mariage.
Dans le passé, la lecture de Tobie était présentée comme un modèle pour les futurs époux catholiques.
Avec cette nouvelle traduction, Tobie s’adapte au monde moderne : les exigences et la finalité de l’union rejoignent celles des païens.

Les Bibles protestantes avaient retiré Tobie du Canon des Écritures.
AELF, ne le retire pas, mais en change subtilement la portée.
Quel est le pire ?

A nos lecteurs qui se demandent quelle Bible sûre un catholique devrait privilégier, nous recommandons la Bible de Rome, qui est essentiellement une Bible Crampon complétée des introduction de la Bible Fillion, de notes provenant de la Bible Vigouroux, et d’autres commentaires judicieusement choisis par M. Alexis Maillard, l’auteur de l’excellent site http://jesusmarie.free.fr.

L’étrange Bible AELF – Première partie

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Première partie

L’énigme des versets disparus

Au cours de l’Histoire, chaque hérésie chrétienne a produit des bibles qui étaient modifiées de façon à conforter les nouveaux dogmes. Selon les cas, on retirait des éditions certains chapitres, voire certains livres entiers lorsqu’ils contenaient des versets susceptibles de contredire les nouvelles idées. Ainsi, dans la Bible Louis Second (protestante), le Livre de Daniel s’arrête au chapitre 12 car les chapitres 13 et 14 ont été retirés. Le Livre de Tobie, lui, est totalement absent, de même que Judith, Baruch, l’Ecclésiastique et les Maccabées…

Dans le cadre de mes études sur divers sujets bibliques, j’ai été amené à comparer plusieurs éditions sur des passages donnés, car certaines versions peuvent éclairer sur le sens de telle ou telle expression. On ne peut pas dire qu’une Bible soit plus juste qu’une autre. En effet, toutes tendent à se compléter, comme si chacune était inspirée à sa façon. Ainsi, malgré le fait que des passages puissent avoir été supprimés, et que des textes soient tantôt sur-traduits, en allant au-delà de ce qui est écrit dans les versions grecque ou latine, ou tantôt appauvris par un langage imprécis ou ambigu, j’ai pu observer que certaines lacunes pouvaient, en quelque sorte, être compensées par un éclairage différent qui, lorsqu’il ne déformait pas le texte original, paraissait inspiré.

Au cours de ces recherches, j’ai cependant appris à consulter avec précautions une bible en ligne en particulier, et non des moindres : celle de L’AELF (Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones) qui est, essentiellement, la version en ligne de la Bible de Jérusalem ; fruit du travail de l’Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, qui assume procéder à une critique textuelle et prétend refléter “le meilleur de la recherche exégétique contemporaine”.

En effet, lorsqu’on l’examine attentivement, on découvre que cette traduction prend certaines libertés vis-à-vis des bibles classiques issues de la Vulgate, mais aussi des traductions du texte grec antérieures aux années 60.

Dans cette première partie, intéressons-nous aux versets censurés.

Dans la bible AELF, la numérotation diffère quelquefois par rapport aux éditions qui étaient en usage avant le Concile Vatican II, mais on peut noter que certains versets ont été omis : on saute d’un verset à l’autre dans la numérotation, et seule une attention particulière au numéro du verset nous alerte sur l’absence de quelques phrases de la Parole de Dieu. La “censure” est donc ici bien plus subtile que dans les Bibles protestantes, puisqu’au lieu de chapitres entiers, ce ne sont que des versets triés par-ci par-là, ou des mots substitués ici et là.

Observons un premier cas, dans Matthieu, au chapitre 17, où le texte passe du verset 20 à 22, sans écrire le verset 21. Observez vous-même la capture d’écran ci-dessous : la numérotation en rouge saute du 20 au 22 :

Et ce verset 21, quel est-il ?
Le voici :

Matt. 17, 21 : Mais cette sorte de démon ne se chasse que par la prière et le jeûne.

Vous conviendrez comme moi qu’il ne s’agit pas d’un verset anodin dans ce contexte. Jésus enseigne ici qu’il ne suffit pas à l’exorciste d’agir au nom de Jésus pour être efficace. Il doit également mortifier sa chair par le jeûne et présenter des prières au Seigneur. La suppression d’un verset aussi significatif évoque évidemment le constat amer de Dom Gabriele Armoth, qui dans son livre, l’exorciste du Vatican, reprochait aux nouveaux rituels leurs manque d’efficacité. Il ne s’agit donc pas d’une erreur de copie ou d’impression, mais d’un choix délibérée de retirer des Écritures un enseignement très spécifique qui s’adresse autant aux exorcistes qu’aux simples fidèles.

Passons aux autres cas :

Matt 18, 11 : Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu.

Dans Matthieu 18, c’est un rappel du sens de la mission du Rédempteur qui est retiré.

 

Matt 23, 14 : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous dévorez les maisons des veuves, en faisant de longues prières ; c’est pourquoi vous recevrez un jugement plus rigoureux.

Dans Matthieu 23, l’absence de ce verset pourrait être justifiée par le fait qu’il ne figurait pas dans certains manuscrits anciens. Il existe pourtant intégralement dans la Bible Fillion avec une réserve inscrite dans les notes précisant dans quelles versions il ne figure pas. Ce verset est pourtant explicite sur le châtiment qui attend les clercs qui abusent de personnes vulnérables sous couvert de religiosité ! On voit ici qu’AELF fait primer un choix basé sur des arguments archéologiques discutables au détriment du salut des âmes.

Marc 7, 16 : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.

Dans Marc 7, un verset, qu’on retrouve répété ailleurs dans le même Évangile ainsi que dans ceux de  Matthieu et Luc a, ici, été retiré. Les répétitions sont courantes dans la Bible et servent à souligner une notion importante. Pourquoi avoir omis celui-ci plutôt qu’un autre ? Parce qu’il met doublement en garde contre les mauvaises langues ?


Marc 9, 44 : là où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.

Dans Marc 9, ce verset 44, identique au 48, sert ici encore à marquer par une répétition l’importance du caractère irréversible et permanent du châtiment divin. Nous retrouvons dans cette censure l’une des caractéristiques de la pastorale contemporaine, qui entretient les fidèles dans un quiétisme confortable en oubliant trop souvent de leur parler de l’Enfer et du Jugement.


Marc 11, 26 : Car si vous ne pardonnez pas vous-mêmes, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos péchés

Dans Marc 11, comme dans le cas du verset 9, 44, la traduction supprime une répétition, sous la forme négative de ce qui précède, qui a pour rôle d’insister sur le rôle du pardon dans le jugement divin. Là encore, on peut constater que la Bible Fillion a pris la peine de mentionner que ce verset ne figure pas dans certains anciens manuscrits, mais qu’elle l’a cité quand même. Pourquoi l’AELF tient-elle à économiser des pixels, là où une bible-papier n’est pas avare en encre ?


Marc 15, 28 : Ainsi fut accomplie cette parole de l’Écriture : “Et il a été mis au rang des malfaiteurs.”

Ici encore, l’AELF s’appuie sur l’archéologie pour justifier le retrait d’un verset qui était absent dans certains manuscrits (A, B, C, D, X, Sinait), malgré que ce verset ait été cité par les Pères de l’Église et qu’il ait figuré pendant des siècles dans les éditions latines. On peut cependant se demander si le souci d’une exactitude “archéologique” soit le seul motif qui ait guidé l’AELF. En effet, lorsqu’on compare Luc 22, 37, un autre verset similaire qui évoque la prophétie d’Isaïe 53, 12 avec la traduction de la Bible Fillion, on observe une différence notable d’adjectif :

  • Dans Fillion :
    Luc 22, 37 : “Car, je vous le dis, il faut encore que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi : Il a été mis au rang des scélérats. En effet, ce qui me concerne touche à sa fin.”
  • Dans AELF :

Sur le Calvaire, Jésus est crucifié avec deux bandits, deux malfaiteurs, deux scélérats… mais pas des impies, puisque l’un des deux larrons, le Bon Larron, est le premier saint pénitent de l’Église. Pourquoi donc l’AELF choisit cet adjectif impropre qui assimile Jésus à un impie ?

Luc 17, 36 : Prenant la parole, ils lui dirent : Où sera-ce, Seigneur ?

Dans Luc 17, le verset 36 manquant est en réalité intégré dans le 37. Rien n’est donc retiré. Ceci n’a aucune conséquence évidemment mais permet de donner le change sur le cas des autres versets réellement supprimés.


Luc 23, 17 : Or il était obligé de leur délivrer un prisonnier le jour de la fête.

Dans Luc 23, encore un autre verset qui ne figure pas dans des manuscrits tels que les versions copte et sahidiq, est supprimé sans note explicative. Il réitère pourtant l’information intéressante qu’on retrouve dans Jean 18, 39 :  « c’est la coutume que je vous relâche quelqu’un pour la Pâque », et qui condamne les traditions et les lois qui s’appliquent de façon arbitraires, en dépit du bon sens et de l’intérêt des uns et des autres.

Nous pouvons conclure cette première partie en observant que, sans être préjudiciable à la sanctification que procure la lecture de la Bible, la suppression de certains versets des Évangiles dans l’édition AELF devrait mettre en garde le lecteur attentif sur d’autres modifications susceptibles d’orienter la compréhension des Écritures… dont nous allons donner un exemple dans la seconde partie.

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